Best, August 1991

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La Rose et les Épines


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   Fat Yarcud

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Ou Elvis Costello faillit à sa réputation d'emmerdeur mal embouché et se raconte à Fat Yarcud, un spécialiste, comme à un vieux collegue de bistrot. Mais n'ayez crainte, si le teigneux s'est adouci, certains en prennent encore pour leur grade!

Né en 1955 dans le Middlesex, Angleterre. Né Declan Patrick Aloysius MacManus, de parents irlandais. Mère catholique, père ouvrier et tromboniste. Signes particuliers: myope comme une taupe, caractère soupe-au-lait, intelligence hypocondriaque, sensibilité hypertrophié. Profession: hait les professions, mais tire sa révérence devant celles et ceux qui s'avèrent capables de servir son oeuvre. Encyclopédiste autodidacte et Grand Mufti dans la redoutable confrérie des Pisse-Vinaigre. Accessoirement chanteur-guitariste-auteur-compositeur-arrangeur-producteur de musique populaire dite "moderne". En réalité fan-espion, ce foudroyant foutriquet fit son apparition sur la scène internationale en 77, émergeant en pleine hystérie punk déguisé en clergyman: il était au Clash ce qu'était Voltaire au XVIII ème siècle. Les Clash ne sont plus, mais lui se porte comme un charme. Comme une caille rondelette, plutôt, pansu, barbù, chevelu. Extrêmement disert derrière ses sempiternelles lunettes fumées, il présente à la presse son treizième album (officiel: sans compter les compiles et autre farces sous pseudonymes), l'indiscutablement magnifique Mighty Like A Rose (d'ailleurs dédié à son "indicible femme", Cait O'Riordan, ex-bassiste des Pogues). Vit à Dublin. Vient de passer son permis de conduire. Ne conduit guère lui même mais n'en décrète pas moins ceci…

ATTRACTIONS (DETRACTIONS)

Le 23 de ce mois de juillet, Elvis et son groupe s'exhiberont à l'Olympia, salle hantée s'il en fut et où les Attractions nous firent, il y a de ça déjà quelques années, le coup de la Roue-Tourne… « Oui, c'était idiot mais plutôt marrant. L'Olympia est un endroit qui fait gamberger tous les artistes à cause des fantômes qui sont supposer y traîner, mais je garde un souvenir plus intense du Casino de Paris: c'est là que les Attractions ont donné le meilleur concert qu'on ait fait en Europe. Il s' est produit quelque-chose de magique ce soir là, comme on dit, je ne sais pas quoi, d'ailleurs… Et donc l'Olympia sera sans doute moins stressant pour moi: ça me fait un drôle d'effet, tous ces fabuleux musiciens qui vont jouer mes petites chansons! Le seul visage familier sera celui de Pete Thomas, le batteur des Attactions… »

La rumeur n'annonçaitelle pas Mighty Like A Rose comme l'album-retour de Costello avec les Attractions? Or, à part Pete, il n'en est rien…

« Hmmm… Il parait en effet que nous devions refaire un disque ensemble. Mais il s'est avéré qu'en fait, deux d'entre eux s'avançaient derrière leurs avocats et des problèmes d'ego ou d'argent ou des deux: dans ces conditions, il vaut mieux arrêter avant d'avoir franchi la porte du studio. Non? D'autant que j'ai appris à me débrouiller sans eux depuis quatre ans… En Europe, ma chaotique carrière est admise, c'est à peine si on la trouve un peu extravagante: tu parles, presque un label par album, et pas les mêmes dans chaque pays!! Tandis qu'aux USA, tous les disques des Attractions sont sortis sur CBS. Et le dernier (que j'aimais beaucoup, ça pétait dans tous les coins!) a disparu dans les sables d'un désert d'indifférence. Ca sentait mauvais. Il fallait réagir. Alors j'ai confié Spike à une autre boutique, plus enthousiaste. Puis, comme Spike semblait provoquer des signes encourageants dans le public, j'ai songé à reformer le groupe… et c'est là que nous nous sommes englués dans la cupidité et le sordide. Plutôt nul et inintéressant, n'estce pas? »

Sa question claque comme un oukase. J'ignorais, au moment de l'interview, que Bruce Thomas, le bassiste homonyme de Pete et virtuose à visage de batracien, s'était fendu d'un bouquin (fielleux autant que mesquin m'a-t'on rapporté) où l'Elvis n'apparait pas sous son meilleur jour et uniquement sous la désignation-corbac de "The Singer"… On imagine aisément l'effet sur un caractère aussi souple que celui de Costello. Ce qui surprend davantage, dans ce commentaire d'après-divorce, c'est l'apparition de termes comme "carrière", "boutique enthousiaste" ou "réactions encourageantes dans le public": l'Amuseur Bien Aimé, ainsi qu'il lui est arrivé de s'auto-clouer au pilori de la dérision, prendrait-il son jeu au sérieux? Plus tout-à-fait à la légère, en tout cas…

AFFEC(ta)TIONS

« Je ne vais pas non plus me mettre à cracher sur le passé, malgré tout: avec Steve Nieve, on a connu de belles heures. Même sur les disques les plus foireux, Steve et moi avons fabriqué quelques bonnes petites choses. Des grandes aussi, parfois à son initiative. Il a failli sauver "Trust" et il a un son, c'est clair. Mais Larry Knechtel a plus de ressources que lui, en particulier rythmiques, et plus de diversité dans son jeu. Chez lui, l'influx rock' n'roll se combine avec le gospel et la soul… Disons que Steve peut faire certains trucs étrangers à Larry, mais que Larry, lui, peut faire des tas de trucs impossibles pour Steve. Et Marc Ribot, tu l'as entendu dans "Mighty…" ? Avec lui, on a travaillé sur les nuances: il est bien mieux intégré que sur "Spike". Là il a participé aux arrangements, contribué à une nouvelle déclinaison des couleurs, enrichi la palette sonore. Grâce à Mitchell Froom (producteur et touche à tout d'élite) et eux, la musique n'est plus confinée à une opposition crispante entre l'aspect mélodique et la trame angulaire de la plupart de mes chansons.» On décèle pourtant un air de famille entre "Watching The Detectives", au hasard, et "Hurry Down Doomsday (The Bugs Are Taking Over)" qu'on pourrait traduire ici, à la va vite, par "Bonjour Tristesse (Place Aux Blattes)"…

« Probablement: c' est toujours ma bonne vieille hargne! Mais au plan de la structure, ça n'a plus grand-chose à voir. J'avais les bases de "Doomsday…" dès les séances de "Spike" : un fourbi pas racontable dont je ne venais pas à bout. Et puis Jim Keltner (batteur californien de légende) a débarqué, m'a offert la clef: il a ce don exceptionnel de distinguer le fil d'Ariane, de "mélodiser" même un amas de ferraille. Il avait la distance quand j'errais comme une mouche sur une fenêtre… Au final, et sans que personne en ait vraiment décidé ainsi, "Domsday…" est le vilain petit canard de l'album, mais j'en suis infiniment reconnaissant à Jim.. (Il faut croire, puisque, honneur rarissime, le titre est co-signé Keltner.) Pour moi, à la limite, c'est vers ce genre de truc que devrait tendre la dance-music… Sans blague: les gens ont une curieuse façon d'envisager la dance-music: répétitive, uniforme, chiante… alors que Bach et Stravinsky ne faisaient pas autre chose, Bach surtout. J'aime bien cette idée-là de la dance-music: exactement à l'opposé de cette sarabande pour insectes et punaises qu'on entend partout… » Ses marques de semeur de mines retrouvées, il se marre comme un diablotin. J'en profite, à ce moment là, pour lui demander si des accidents ne sont pas intervenus depuis qu'il a écrit…

« A mes chansons ou à moi ? Parce que Dieu merci, ce n' est pas systématiquement lié. Sur scène, avec ce groupe, on va secouer quelques anciennes hardes: certaines ont jusqu'à quatorze ans, ça va leur faire une sacrée friction! Juste les recopier me paraîtrait un symptômes de sclérose aggravée: dans ce sens, oui, des accidents arrivent, heureusement! Je veux dire des accidents musicalement heureux. Quand je suis parti en solitaire tenter le coup de "King Of America" , c'était une double rupture: avec mon gang, avec l'Angleterre (et j'éta. it considéré comme un sale péteux au delà de l'Atlantique. La première fois que je me suis retrouvé nez à nez avec des mythes vivants tels que Jerry Sheff, James Burton ou Keltner, je n'en menais pas large, crois moi. Mais eux s'en foutaient pas mal. Ils ont des montagnes d'expérience, et des foultitudes d'anecdotes!) mais pour peu qu'ils te "sentent", ils te la donnent sans faire d' esbrouffe. Ces types sont tout sauf blasés: disponibles et à l'affût, dingues et sages à la fois. Dire qu'ils sont devenus mes amis, à moi qui en rencontre si rarement (surtout dans le soit-disant petit monde du rock and roll) étrange, non? »

Oh que si, spécialement quand on se souvient de quel mépris l'Elvis écrasait la corporation des musicos (il y a eu pugilat! Du temps où Linda Ronstadt et la crème. des studios californiens reprenaient trois de ses précieuses perles sur le "Mad Love" d'icelle, ce n'était que "gâchis de vinyle", "fonctionnaires réacs", "ploucs accapareurs" et tutti quanti.) Les temps changent et les ciseaux aussi, quoique promettent les augures… Et Napoléon Dynamite d'enfoncer le clou: « Mon attitude par rapport à la musique a beaucoup évolué » Mais qui commande: le fleuve ou le batelier?…

EFFRACTIONS

« Les chansons de "Spike" n'étaient pas très complexes: elles donnaient l'impression de l' être à cause de leurs différences tâtonnantes ou de leurs oppositions dramatiques. Sur "Mighty Like A Rose", les structures sont plus élaborées, mieux abouties, je dirais presque que leur rendu est globalement hmm… harmonieux. C'est certainement dû au rôle décisif des claviers. Ils offrent de l'espace, plus de liberté aux personnages dans les chansons. Bref, ce sont plus tout-à-fait des pop-songs où l'auteur crache ses sentiments au premier degré. Exemple: "Harpies Bizarre". Il y a une sorte de pont, de passage au milieu, qui sonnera absurdement à la radio: soudain, un rondeau d'instruments à vent. J'en avais besoin pour dessiner le décor de l'histoire, glauque, d'une jeune fille assez naïve pour se laisser séduire par un homme plus âgé et beaucoup plus sophistiqué. La scène ne pouvait pas se situer dans un nightclub, où, naturellement, un bon gros solo de guitare et quelques boites à rythme auraient parfaitement fait l'affaire. Mais parce qu'un texte de chanson n'est pas une nouvelle et que je ne voulais pas l'alourdir, j'ai utilisé le hautbois et le reste pour figurer un hall d'hôtel, un salon d'ambassade ou ce genre d'endroit chic et feutré, désuet mais piégé. L'histoire et les personnages prennent du. coup un tout autre ton, une toute autre direction, et la chanson devient, sinon, adulte, du moins autonome. Voilà comme quoi, encore une fois, le fond induit la forme et réciproquement…»

Au vu du résultat, c'est vrai: ce lambeau de menuet serti dans le rock cabbalistique costellien a de l'allure. Et probablement de l'avenir. Mais faut-il en passer par ce discours esthético-"maturisé"? En son temps, le crescendo furioso de "Shot With His Own Gun" se suffisait amplement. Que dirait de tout cela l'un des bons maîtres de notre Elvis Pensant, le Kinky prince Ray Davies?

« Il dirait que j'en fait trop, bien sûr... Lui avait le génie du détail poignant: dans ce style, "Waterloo Sunset" ou "Two Sisters" sont inégalables. Moi aussi, je suis l'observateur, le clown blanc de mes chansons. Mais je ne suis pas dupe: elles ne restent pas objectives, j'influe sur elles, d'une manière ou d'une autre. Toujours dans "Harpies Bizarre", l'avant dernier couplet me fait entrer en scène: je ne peux m'empêcher d'intervenir, dè souffler à la fille qu'elle s'abandonne à un mensonge, à une mascarade, qu'elle le sent bien au fond d'elle même et que ça se voit, que c'est triste et banal comme un feuilleton bon marché... Après vient "After The Fall" , où la fille rentre chez elle toute nimbée de l'univers du séducteur: ses mots, ses tournures, ses manières. C'est pénible à admettre, non? Quelque chose me gène dans ce chaméléonisme des jeunes filles...Quand j'avais leur âge, je' ressentais une aigreur insoutenable en les voyant préférer des darons biscornus, et tout leur céder. Maintenant, j'agis comme mon oeil, mon sang et ma mémoire me le permettent: j'écris sur elles, je crois mieux les comprendre, peut-être même qu'enfin je les aime... Evidemment trop tard, et pas toutes, attention!..»

Au fait, son épouse, Cait, pourquoi lui a-t-elle composé cette très sombre quasi-prière, "Broken"?

« Ah, ça, c'est du mélo, n'est-ce pas? "Broken" m'évoque la grande tradition des chansons populaires françaises! Quand Edith Piaf chantait "Mon Homme", ses phrases disaient sa défaite, mais sa voix criait qu'elle allait le tuer. C'était perceptible universellement, l'ambiguïté sonne si bien en français...C' est ce que j'ai voulu injecter dans "Broken" : j'ai vieilli, mais pas au point de laisser mon amour filer en poussant des bravos! »

CONFESSION

Ambiguité? En fait, l'auteur schyzo de "Pump It Up" et d' "Every Day I Write The Book", rompu aux ficelles d'un métier qu'il prétendit exécrer mais plus tarraudé que jamais par ses phantasmes sacrificiels, affiche avec brio un funambulisme nouvellement acquis, et maîtrisé. J'avais cru apercevoir la silhouette de Dylan dansant dans les flammes lancées par "How To Be Dumb", comme les guerriers mongols brûlaient leurs vieux chefs qu'ils accusaient d'avoir déchu. Crétin de moi, Costello tombe des nues:

« Hein? Dylan? Non, non-non-non!! Allons, j'ai un bien trop grand et profond respect pour seulement... à la limite, qui tu veux mais pas ça, pas lui! C'est un pamphlet plus général, de toute façon. Qui s'adresse aussi bien aux victimes, actives ou passives, des illusions vendues par ce qu'est devenu le rock qu'aux consommateurs de musées béats: ça existe, l'allégorie, non? New-York s'excuse d'être un tas d'ordures en multipliant ces lieux faux et solennels où s'enferment tous les arts tournant le dos à la vie... Et Beaubourg, alors, ça ressemble à quoi ?: »

Hou-là, un ou deux démons viennent de se réveiller, gare aux éclats...

« Moi, des disques, j'en ferais plus souvent (ça prend quoi, trois mois à écrire et à mettre en boite?) mais les compagnies de disques n'aiment pas ça: un disque est un foutu produit, et un produit, ça se "travaille"! Ce qu'on est en train de faire, d'ailleurs... Leur idéal, c'est Madonna: elle serait un génie pour vendre du sexe!! Merde, Madonna! J'aime bien deux-trois bricoles d'elle et son sens du scandale, mais quel miracle y a-t-il dans sa célébrité gigantesque? Elle est à la télé tout le temps!. Dans les sixties, il n'existait pas de télé "globale", mais les Beatles et Mohammed Ali étaient connus jusqu'en Patagonie: ils signifiaient quelquechose de l'ordre du désir... Madonna, excuses-moi, mais à coté, c'est Pigalle à l'échelle du monde! »

On revit.

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Best, No. 277, August 1991


Fat Yarcud interviews Elvis Costello.

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