Best, June 1979

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La revanche d' el Costello


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   Francis Dordor

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Si vous êtes de ceux qui n'ont pas encore favorisé l'irrésistible ascension d'Elvis Costello, méfiez-vous; vous risquez fort de voir votre nom consigné dans son petit carnet noir. Pire, vous passez à côté d'émotions essentielles à votre quotidien...

«Sometimes I almost feel just like a human being»
          («Lipstick Vogue»)

Il y a des moments secrets, au corps défendant, où vos veines chauffent puis gonflent comme une plomberie de sous-sol accusant une trop forte pression. Cela pourrait être, un beau matin, la découverte inquiétante d'une hernie bleutée au niveau de l'artère temporale, une poche dure et coriace, roulant avec cette sensation détestable comme peut en produire une bille d'acier logée sous la peau et qui s'apparente à un œuf de pigeon, un fin réseau de vaisseaux éclatés simulant les fissures de l'éclosion. Comme l'ceuf sur le pouce incarne la métamorphose de Narcisse, oedème de je ne sais quelle passion, flétrissure de foudroyé, bubon de pestiféré, hideux stigmate mais dont toute noblesse n'est pas absente. Le sang à la tête. Je me permets de vous dénuder tout ça, sur le mode abscons, sans prendre la peine de désinfecter autour et alors que vous avez certainement vos propres pustules à soigner, vos plaies intimes à brûler ; mais depuis quelques semaines sans égards pour le printemps et ses fausses entrées, je ne sors plus de chez moi et ça c'est mauvais pour le centre de gravité qui s'est perché, comme pour se garer d'une inondation, aux étages supérieurs, dans les limbes cervicaux. Les mots tapissent la pièce, 100 000 tessons d'un puzzle de verre sur lequel il faut danser les pieds nus. La vie entre en grand vent par tous les pores. Mais pour vous prouver que je n'ai pas encore perdu le sens de l'orientation, ni celui de la profession, je vous dirais qu'il y a «Tiny Steps », « Little Triggers », « Funny Valentine », « Big Tears » et « Hoover Factory », et toute la production officielle ou non d'Elvis Costello qui s'use sous l'aiguille et sur mes nerfs par la même occasion, musique ressemblant au supplice chinois, celui de la goutte qui à force de tomber sur un point précis de votre tête finit par y creuser un trou. Ecouter Costello est je dois dire ma principale occupation, mon smack du moment, et à cette cadence c'est la congestion cérébrale qui guette. Une affaire d'émotion. L'Elvis n'est pas une nouvelle chimère de l'asphalte, pas un mec des rues, pas le pourvoyeur d'imagerie chromée à la Springsteen, à la Murphy, à la Tom Waits, mais plutôt du côté des extrêmes émotionnels, des tornades à huis clos. « Emotional Fascism », c'est ainsi qu'il baptisera son troisième album avant d'opter pour celui plus cryptique d'« Armed Forces » et un troupeau d'éléphants au pas de charge. Du coup les sillons craquent comme des outres sous le poids et la sapidité aigrelette d'un rock assez exceptionnel, abcès charnu, boursouflure endolorie. Autant dire que Costello m'obsède, car il est luimême un obsédé, un mec qui grince aux articulations comme les portes d'un cauchemar éveillé, comme un malaise tout en sueur glacée et gémissements sinistres. Costello est celui par qui les passions en overdose reviennent. L'intoxication se déguste à nouveau comme la ciguë de Socrate, avec résignation. Pourtant on peut dire que rien chez Costello promettait pareille destinée, ni son allure déliquescente comme si toute sa jeunesse il avait souffert de décalcification et de tuberculose caverneuse (et qu'il en voulait au monde entier pour ça), ni même ses premiers enregistrements. Il fallut attendre «This Year's Model » pour voir la bourrasque Costello souffler sur nos tètes. La première fois que j'ai écouté la chose, je n'ai presque rien entendu, rien senti. Mais après c'est comme si j'avais eu la couenne grêlée de chevrotines. Il a fallu que ça se décante pour que je finisse par comprendre que cette musique me ressemblait un peu. C'est arrivé de loin comme une douleur assourdie par le choc. Du lard ? Du cochon ? Du rock pour sûr ! Intense, vindicatif, strident. Et cuisant comme la brûlure inapaisable de l'humiliation. Tout ce que j'aime, tout ce que cette musique diffuse dans son essence : l'esprit de revanche. Costello c'est son turf, sa manie, presque sa raison d'être. Son style c'est oeil pour oeil, dent pour dent. « This Year's Girl », « Chelsea », « Lipstick Vogue », chansons dangereusescomme des pelotes d'épingles, parviennent à forcer la comparaison avec un autre jeune homme famélique et souffreteux à tel point que j'ai fini par me demander si Costello ne calquait pas un peu trop clairement son agressivité sur « Positively 4th Street », la plus méchante chanson de Dylan. Sauf que là où Dylan est superbe et dédaigneux, Costello est lui mauvais comme la gale, si convulsif qu'il arrive à mettre l'auditeur mal à l'aise. Il est même parfois assez effrayant et lorsqu'il perd le contrôle c'est pas toujours appétissant. Lors de sa dernière tournée américaine l' Elvis s'est malencontreusement fourvoyé dans une querelle de bar, à Colombus, Ohio, avec Steve Stills, Bonnie Bramlett et leur groupe. Alors que les yankees l'accusaient plutôt connement et par pure provocation d'avoir tout volé à James Brown, Ray Charles et à la plupart des artistes noirs, Elvis est vivement tombé dans l'abus de langage, se lançant confusément dans une diatribe raciste particulièrement odieuse. Une bagarre s'ensuivit dont Elvis sortit avec une épaule démise. L'affaire s'étala le lendemain dans la presse et dès son retour à New York, CBS, sa compagnie américaine, organisa une conférence de presse ôù l'artiste se confondit en excuses. Enfin presque, son repentir ne devait pas être suffisamment convaincant puisqu'il trouva le moyen d'échanger des mots peu courtois avec des journalistes de couleur présents dans la salle. Décidément, Costello-prend un soin singulier à se faire passer pour le vilain petit canard. Il se fait beaucoup d'ennemis. Mais dans cette purée de rancoeur, nagent des grumeaux de tendresse. Costello n'est peutêtre pas le messie mais il a le karma le plus évident du moment. Il a même une histoire qui avec un peu de chance (ou de temps) va devenir légende.


Mersey beat & Pub-rock

Notre homme est né dans les faubourgs Est de Londres. Sans faire mourir sa mère. Mais pt'être qu'elle lui a jamais donné le sein ? Pour être devenu si teigneux doit y avoir des raisons infantiles. Il passa toute son enfance à Liverpool, sur les berges bétonnées de la Mersey, grosse aorte fluviale qui à l'époque battait fort et à gros bouillon un rythme encore vert et sauvage, le Mersey Beat ça s'appelait. Il est pourtant trop jeune pour connaître la Cavern, les Beatles, le Dave Clark Five, Gerry and The Pacemakers... Trop jeune pour le vivre surtout. Durant les années 50, son père chantait dans le Joe Loss Orchestra. Aujourd'hui, il travaille comme artiste de cabarret sous son vrai nom Ross Mc Manus (celui d'Elvis étant Declan Patrick Mc Manus). Sa mère pressait dans une blanchisserie chinoise. Puis la famille Mc Manus vient s'installer à Whitton dans le Middlesex, le trou du cul de la province britannique. C'est dans les pubs à bière de la région de Whitton que l'on retrouve un certain D.P. Costello, chanteur dans un groupe de Blue Grass progressif, Flip City. Assis dans les loges crasseuses ou adossé dans les couloirs qui mènent aux gogues ou aux cuisines. servant d'endroit pour se changer, notre homme va développer ses ténébreuses tendances pour la rancoeur longue durée. C'est là qu'il perd à jamais l'envie de rire. Après le concert qu'il donne en première partie de Doctor Feelgood au Marquee Club de Londres, Costello recense rageusement sur un petit carnet noir les personnalités, journalistes, A Et R managers et autres ramiers du show biz n'ayant pas daigné prêter attention à son enthousiaste prestation. Elvis tient toujours ses comptes à jour. Il y a dans cette aigreur viscérale à la fois quelque chose de presque malsain et d'assez fascinant ; ça rappelle un peu l'histoire de Dylan priant Phil Ochs, son ami, de quitter le taxi qui les conduisait de la 4e Rue Ouest au Chelsea Hotel de New York parce que ce dernier avait fait une remarque un peu trop audacieuse sur « Please Crawl Out Your Windovv ?» sorti quelques jours avant. C'est le même genre d'orgueil écorché. A tel journaliste aperçu accoudé au bar du Marquee, Elvis refusera une interview. Tel A & R manager d'Island (ceux qui ont l'initiative des contrats) se verra interdire l'entrée du Dingwalls lors du premier concert londonien de Costello avec les Attractions. Richard Williams , c'est son nom, avait personnellement refusé les bandes de démonstration soumises par ce jeune garçon

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aux allures cachectiques et myope comme une taupe. Pour ce même concert Elvis se chargera personnellement de réduire de moitié la liste des invités. La vengeance est un plat qui se consomme de préférence froid et copieusement.

Costello a toujours été très prudent lorsqu'il s'agit d'évoquer le passé. Très élusif. Très âpre. On finit pourtant par retrouver sa trace dans la périphèrie opaque du grand Londres et la laideur de l'anonymat qu'elle aménage à tous sans occasionner trop de douleur. A Muswell Hill, l'une de ces zones d'ombres, Ray Davies et les Kinks remplaçaient le soleil manquant avec leurs costumes en étoffe moirée, chantant en aristocrates du ruisseau qu'ils sont, « I'm not Like everybody else » (que reprennent en tergal gris et cuir noir frippé les Dogs de Rouen). Le rock'n'roll, vieille litanie, se pratique sur les nattes du pavé urbain comme un sport de combat arbitré par les flux nébuleux de l'existence. L'enjeu est d'importance. Prouver quelque chose. Quoi ? Que l'on vit. Le «drive » de Costello est là. Comme une crampe dans l'estomac, comme se faire une chaîne avec ses nerfs et se flageller désespérément jusqu'à ce que ça rougisse. Physique jusqu'à l'écume. Costello vivait sa frustration avec l'ardeur de la promesse insensée d'une revanche prochaine. Il était programmeur sur ordinateur dans une tole travaillant pour les produits de beauté Elisabeth Arden. Informatique et cosmétique. Il en a tiré un «Vanity Factory» resté inédit, pointu et défait de toute bienveillance. Tandis que le très violent « Lipstick Vogue » ainsi que plusieurs chansons de «This Year's Model » tournent autour du mépris intense et satisfait (satisfait parce qu'il en est sorti !) pour la mode et l'industrie de la falsification.


Stiff & Emotional Fascism

Lorsqu'il répond à l'annonce d'une petite compagnie de disque, parue dans la presse spécialisée et convoitant les bandes de démonstration d'artistes désirant tenter leur chance, Costello est en instance de divorce. Sa femme gagnera une pension et la garde de leur enfant. Encore un espace obscur s'attardant sur l'odyssée décidément sans volupté du bonhomme. Il est de toute façon inutile d'attendre la moindre confidence, la révélation la plus succincte. Costello écoute et se délecte de son silence parce que c'est encore la meilleure politique, la plus évidente pour soigner et flatter le mythe qui le démange. Mais pas seulement. Les brûlures semblent toujours vives. Elles ont pour noms « Alison », « Little Triggers », directes et uniques manifestations de tendresse chez Costello, mais là encore sans sagesse, sans complaisQnce, avec spasme et saturation ; « Alison » (repris par Linda Ronstadt alors que Tammy Wynette reprendra « Stranger in the House », drôle de caution !) que Costello se refuse désormais à jouer sur scène parce que bien trop personnelle. Le jour même de la parution de l'annonce, il frappe à la porte des bureaux de Stiff, nageant dans le désordre inhérent aux installations précipitées, sur Alexander Street. Stiff c'est le label qui le premier a réintroduit la subjectivité en plein mercantilisme outrageux de la part des grosses boîtes. Alors que le business chiait du vinyle, Stiff s'est mis en devoir de tirer la chasse. C'est Dave Robinson et Jake Riviera qui sont à l'origine du petit label noir et blanc. Stiff ça veut dire « raide », «dur » ou encore en argot «cadavre » mais on peut également l'employer pour désigner tout ce qui BANDE. Jake, je pourrais vous en parler des heures entières. Il mérite en fait un article à lui seul et sa présence dans ces lignes est tout aussi indispensable que celle de l'artiste luimême. Lorsque j'ai connu Jake, il avait une fonction assez imprécise (comme son nom d'ailleurs qui à l'époque était Andrew Jakeman) chez United Artists à Londres. Il représentait déjà pour moi le parfait gazier du rock-business. Un mec sachant faire des comptes, de la séduction et un tas d'autres choses utiles. Il était plus ou moins en accointance avec Doctor Feelgood et complétait hors de la scène l'aspect tranchant, implacable, quelque peu névrotique de Wilko, Brilleaux et leur gang.Jake savait déconner et faire jubiler son monde, avec la fantaisie liée à ses racines latines, mais tout en gardant le contrôle. Il pouvait mener à bien une conversation décisive avec la gente la plus convenable, la plus square du business et choisir d'un coup d'oeil la plus pure des cocaïnes. Un mec brillant et habile, sachant dans la sphère trouble des affaires user sans maladresse d'une certaine sournoiserie comme ces personnages élégants parcourant avec une aisance supérieure et une intelligence effilée certains romans d'Ambler Eric. Il la mit à profit cette intelligence, en créant Stiff Records, associé à Robinson, le manager de Graham Parker And The Rumour, avec 300 livres en poche et beaucoup de détermination, en signant Elvis Costello pour finir par devenir une espèce de Machiavel matiné d'Andrew Loog Oldham qui, si l'on en juge par les faits les plus récents, aurait mieux réussi son coup que le malheureux et corruptible Malcolm Mc Laren. Jake s'est permis de servir très récemment quelques coups à certains journalistes mal (ou trop bien) intentionnés et à verrouiller tous les accès conduisant à celui qui voulait être le King et qui du reste est en passe d'y parvenir. C'est Jake en personne qui reçut des mains de Costello la démo refusée, plus ou moins civilement, par une trentaine de maisons de disques. Ce fut la toute première bande à pénétrer dans les bureaux neufs de Stiff Records. Jake l'écouta et demanda un certain délai à Costello avant de se prononcer. Gisait sur le fin ruban magnétique tout le rêve turbulent, la fièvre ramassée, lapidaire, un peu trop bridée, du petit programmateur. Musique d'éclair sans tonnerre. Jake comprit que Costello aimait avant tout la musique country. Encore aujourd'hui E.C. ne jure que par George Jones et Gram Parsons. Ses deux héros. Il se pourrait même que l'Elvis enregistre un album en hommage à Jones à Nashville et en compagnie de Linda Ronstadt, Dolly Parton et Willy Nelson, exclusivement réservé au répertoire du sublime chanteur texan, l'immortel créateur de « White Lightning » (immortel parce que j'écoute ça les jours où il fait gris et en ce moment il fait toujours gris). Quant au prince ravagé du country rock, Costello souhaite froidement connaître la même destinée, ce qui est assez conforme à ses tendances excessives. «Je ne tiens nullement à être le témoin de mon déclin artistique. » C'est ainsi. Encore qu'il n'ait pour l'instant manifesté aucun intérêt prolongé pour les drogues exception faite de l'alcool. A noter que «G .P. » est l'album préféré de Costello et finalement ça n'a rien de surprenant, l'exaspération féconde,la détresse en capitale sont identiques si les styles et les angles différent.


Quelques semaines plus tard, Stiff commercialise « Less Than Zero » avec «Radio Svveetheart» («Buy II» pour les collectionneurs avertis). «Less Than Zero» parvient même à faire quelques ravages dans le milieu du National Front, pour une remarque irréverencieuse adressée à l'un de ses gradés, Oswald Mosley («Calling Mr Oswald with a swastika tatoo»). Nick Lowe produira le premier album enregistré sans délai et sur lequel Elvis est accompagné par Clover, un combo américain en exil dans Albion (ils ont sorti quelques albums, sur Vertigo me semblet-il), tous musiciens d'expérience qui versent dans un style proche de Dire Straits encore que plus original (originel) et énergétique. De toute façon, Elvis se refusait à prendre des musiciens de studios pour des raisons d'âme. Je n'aime guère «My Aim Is True» bien qu'ayant appris à en apprécier l'humeur maligne, venimeuse à travers l'écoute des deux suivants. Le son est fruste et Elvis agaçant dans ses abus masochistes (« I'm not Angry »). Je n'aime pas la pochette, le damier et la photo centrale où E.C. ressemble plus que jamais à un clerc de notaire avec une guitare électrique. J'aime pourtant «Alison », « Red Shoes», «Waiting For The End Of The World » et «Mystery Dance », l'un des rares rock'n'roll à posséder l'ingénuité, la farouche vitalité des années 50 et le drame, le paroxysme des années 70. «Mystery Dance» sonne comme un classique de Johnny Burnette ou Eddie Cochran et je vous avouerai que c'était déjà suffisant. « My Aim Is True» est entré dans les charts comme une météorite dans la couche atmosphérique. L'effet de surprise avait de quoi ravir notre homme, lui qui par nature était destiné à jouer celui que l'on n'attendait pas. Le vilain petit canard. Vilain, Elvis l'est devenu à mesure que sa notoriété grandissait. Arrogant et teigneux, agressif et prétentieux, E.C. s'est inventé de nouvelles joies en décapitant, d'un regard, d'un verbe cinglant les pions incrustés d'idiotie, les facheux d'albâtre obstruant sa marche de l'ombre vers la splendeur des feux du triomphe. Il quitta donc Stiff dont la politique paraissait trop «sentimentale », en compagnie de son éminence grise Jake Riviera, qui en profita pour fonder Radar Records, label dissident qui bientôt outre Costello, se chargera de Nick Lowe en soignant la sortie de son premier album, «Jesus Of Cool », du «Kilt City » d'Iggy Pop et James Williamson ainsi que du dernier simple de Metal Urbain, « Hystérie Connective ». La personnalité d'Elvis devint alors un cocktail nauséabond d'intrigues candides ou vicieuses dans lequel chacun glissa sa paille. Se refusant à accorder la moindre interview, Costello laissa courir rumeurs et spéculations sur une vie sentimentale agitée, conflictuelle. Il apprend à se conduire comme un grand artiste, élargit son rapport avec le mensonge, sa mythomanie probable, sa mégalomanie processive, parfois la seule chose qui puisse le faire tenir lorsque le doute s'inscrit dans le domaine de l'intolérable, manifesté sous la forme bavarde du défi. Emotional Fascism. Navaja pour décharné. Et les anges qui chaussaient la nuit ses souliers rouges eurent soudain le sifflement et la funeste morsure des vipères. C'est dans cet état de distorsion extrême qu'il enregistre, toujours avec Nick Lowe pour producteur, son second et stupéfiant album «This Year's Mode!». Pour moi cet opus de la frustration a au fil des mois pris l'ampleur d'un seïsme dont les lézardes vacillantes laissent gicler l'émotion, dense comme du mercure. L'émotion, le spasme naturel, si désespérement absente et dont personne ne veut assumer la terrible et très sérieuse crucifixion, mis à part Bruce Springsteen, Tom Waits, Johnny Thunder et tous ces chiffoniers de Jamaïquains qui n'ont que cela ! A part l'émotion tout le reste n'est que VULGARITE! Pour faire passer ça, Costello s'est trouvé le meilleur des groupes. Les Attractions.


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Elvis & The Attractions

Comme The Rumour, The Attractions ont pour backgroundcommun le Pub rock. Peter Thomas est l'exbatteur de Chilli Willi And The Red Hot Peppers dont le manager n'était autre que Jake Riviera et joua par la suite avec John Stewart, un folkeux de la West Coast. Thomas et Paul Riley accompagneront ensuite Wilko Johnson juste après sa rupture d'avec Feelgood. Bruce Thomas (aucune parenté) fut le bassiste de Quiver et du Sutherland Bros. Band pour rejoindre .par la suite Keith West (remember Tomorrow?) et son Moonrider. Bruce est celui qui partage généralement sa chambre avec E.C. lorsque le groupe est en tournée. Selon lui notre myope de génie est un insomniaque invétéré qui consume ses nuits à composer. On ne s'étonne plus qu'il ait déjà assez de matériel pour remplir quatre albums supplémentaires. «La seule chose que je craigne c'est qu'il soit victime d'une crise cardiaque à 26 ans.» Steve Naive, l'organiste, est le dernier à avoir rejoint les Attractions, le seul à n'avoir aucune expérience préalable dans le rock. Naive n'en avait même jamais écouté exception faite pour T. Rex et Alice Cooper. De plus lorsqu'on lui proposa la place, il avoua ne pas aimer le premier album et avoir détesté les concerts. Ce qu'il apprécie le plus chez Costello c'est lorsque celuici devient bizarre, «spooky» comme disent les british. Son ambition c'est composer des musiques de films. Michel Legrand est son musicien préféré. Malgré ses inclinations pas très catholiques, Naive est celui qui injecte à ce rock frileux, transi, son indéniable originalité, cette couleur d'orphéon, cette intensité du bout de la nuit, nappes d'ozone bleutée s'enflammant sous l'effluve électrique. «This Year's Model» est l'album que j'ai le plus écouté l'année dernière, il se pourrait qu'il le soit aussi cette année. Ils sont rares ceux qui vous soufflent à l'oreille une attitude singulière face à la vie. La dernière fois c'était avec «Bringing it Ail Back Home» de Dylan. J'avais quatorze ans, l'album en avait déjà quatre (après il y eut «High way 61», «Blonde on Blonde»...) et je venais de connaître mon premier foudroiement. Depuis, c'est une quête incessante pour retrouver cette émotion. Ne vous méprenez pas, je ne cherche pas à affirmer que Costello est aussi bon ou aussi important que Dylan. Il faudrait remonter le Nil jusqu'à sa source pour comprendre combien c'est dérisoire. Je m'en fous. Je sais simplement que ce petit avorton,à face de guêpe a le feu au cul, que tout est urgence chez lui, urgence et passion, que sa rage névrotique fait du bien à ma vie. Sur la pochette, Costello parvient à déborder de sensualité; sensualité qui bouillonne sur chacune 'des plages, sensualité presque morbide sur «This Year's Girl», comme une pensée frétée de compassion et d'indicible désir pour ces beautés factices, femmes sandwiches de chez Fiorucci ou du défunt Biba. Elvis cette fois est à la mesure de sa frustration, il devient en trois giclées le psychokiller de ces dames. L'écume en coin de bouche, trace d'humeur voluptueuse. L'homme n'est jamais aussi passionnant, intense, que torturé par ses problèmes de cul. Et il y a plus de noblesse là dedaris, plus de force, que dans la tabatière des nouveaux philosophes. Dans «Pump It Up», Elvis balance en vrac ses impressions sur le Stiff Tour, cette parade des monstres qui couvrit l'Angleterre dans son entier en 77 avec outre E.C., lan Dury, Wreckless Eric, .Rockpile et d'autres. Ce fut une intéressante chimie humaine qui selon lui tomba brutalement dans le plus complet négativisme. Elvis commençait à en avoir marre de reprendre chaque soir «Sex And Drugs And Rock'n'roll» avec tous les autres comme au plus beau temps des jam sessions hippies. «Pump It Up» fait partie de mes morceaux préférés avec «Watching The Detectives», le meilleur reggae jamais enregistré par un blanc. Mais c'est encore dans le drame de «(I Don't Want To Go To) Chelsea» que je me délecte le plus, avec les flashes percutants de «Smashing Time» et «Blow Up», Jane Birkin en collant synthétique et rien d'autre, la poitrine blanche et la beauté digne de Vanessa Redgrave. La musique des Attractions est prodigieusement kinétique. «Watching The Detectives» est plus évocateur que l'indicatif musical d'une série policière de la télévision américaine. Et c'est encore plus évident sur «Armed Forces». Seulement, avec la fougue en moins. Entretemps, Elvis est venu donner un concert à Paris, quittant la scène de l'Olympia comme blessé dans son amour propre, le public n'ayant pas succombé sous les arguments, plutôt dépouillés, du groupe, mais surtout de la balance. Quelques mois plus tard Elvis quitte sa maison de Whitton pour s'installer avec Bebe Buell (ex-pin up de Play Boy, ex-Todd Rundgren, ex-Steven Tyler, ex-Rod Stewart) dans un appartement de Kensington.

Fin 78, il enregistre «Armed Forces», une fois de plus et magistralement produit par Nick Lowe (mérite aussi son article celuilà) qui consacre le règne d'Elvis, un peu partout mais principalement aux Etats Unis. De plus en plus, Costello est un sujet qui rend loquace. Dylan luimême est impressionné. C'est Steve Soles, accompagnateur de Zim lors de ses dernières tournées sur le globe et membre de l'Alpha Band qui lui fit écouter les disques d'E.C. Impressionné, Dylan décide d'arranger une rencontre. Les plénipotentiaires des deux camps s'agitent et aménagent l'entrevue dans un hôtel de Los Angeles. La discussion fut plaisante entre les deux humains, sertie ça et là de témoignages d'une mutuelle admiration. La causette des stars prenait même une forme amicale lorsqu'ils s'aperçurent soudain qu'ils allaient tous deux faire une tournée en Europe A LA MEME EPOQUE. On s'empressa de finir d'ingérer les petits fours et de descendre les flûtes à champagne pour regagner ses propres quartiers, le dédain avec soi.

«Armed Forces» est bien sûr l'album de la maturité encore que pour moi Costello ait brûlé les étapes. Mais c'est vrai, c'est un disque aussi riche que certains Beatles. «Party Girl» c'est «She's So Heavy» et «Abbey Road» résonne comme un diapason en métal jaune. Même si la rage est trois octaves plus bas, ça ne m'empêche pas d'écouter sans cesse «Big Boys», «Goon Squad», «Chemistry Class», «Sunday's Best», documentaire sur l'existence désoeuvrée de l'Angleterre avec son motif Kurt Weilien. Costello est aussi un orfèvre c'est pour cela qu'il est si difficile de faire son choix. En ce moment j'ai sa version de «Funny Valentine» qui s'aligne sur mon horizon avec du mauve sur ses paupières diaphanes et le parfum d'un alcool tiède. Demain ce sera peutêtre «Big Tears» à gorge déployée, dans le charnier des sensations telluriques pour ne pas oublier .que la chair a son langage.


P.S. : Costello va bientôt se lancer dans le cinéma avec un scénario qui paraîtil plagie l'exubérance de «Nard Days Night» et «Help» et ce sous la direction de Chuck Siater, le type qui a réalisé les films de Devo.


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Best, No. 131, June 1979


Francis Dordor profiles Elvis Costello.

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Photo by Jean-Yves Legras.
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