Best, March 1986

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Le Roi Elvis

Elvis Costello / King Of America

Francis Dordor

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S'il avait fallu s'en tenir à la ponctualité des précédents rendez-vous, nous n'aurions même pas pris la peine d'attendre.Les nouveaux envois de Declan Patrick Aloysius MacManus, alias Elvis Costello, tombaient jusqu'à présent avec la scrupuleuse régularité dont sont plus couramment nimbées les factures d'électricité. Un album par an et quelques faces B pour écouler le calendrier dans un halo différent. Et ce depuis 10 ans. Pourtant celui-ci, peut-être en raison du différé de quelques mois qu'accuse sa sortie, mais aussi pour d'autres raisons bien plus significatives, on l'attendait VRAIMENT. On n'attendait plus que lui. Le Costello 85 qui devait venir couronner une année féconde, où s'était enfin dessinée une reprise encourageante dans le secteur privilégié dont notre homme a fait conjointement son royaume et sa dame : la rock song. Ca saute aux yeux et aux oreilles. De Lloyd Mc Aloon en Paddy Cole, il y a de nouveau des gens pour nous servir la romance à l'escabèche. Ne manquait plus que l'argenterie et le poinçon du Roi. Mettez vos serviettes.

Les indiscrétions nous apprenant qu'il quittait la chaumière familiale auraient du nous mettre en alerte. La vie privée d'Elvis Costello est demeuree un vase hermétique et l'espèce de gel stoïque qu'il imposait à la presse sur ce sujet en garantissait l'inviolabilité. Seules ses chansons, et ce sont elles qui importent, nous avisaient des fluctuations d'intensité qu'enregistrait sa vie affective ; mais jusque dans les plus forts moments, ces impressionnants legs émotionnels autant qu'universels, en raison de leur formule éthérée et magique qui en préserve l'exclusivité, se détachaient de leur auteur pour venir nous toucher, nous, pauvres clampins. Et même au plus profond de l'hibernation sentimentale, il nous touchait. Tandis que là, il y a eu annonce, comme à la belote.

On peut, le cas échéant, prendre cette rupture pour expliquer flemmardement l'extrême densité de ce disque, mais à la condition de respecter les dons d'alchimiste du bonhomme, de consentir à ne pas schématiser pour ne rien perdre ainsi de la sève qui s'écoule comme versée du calice des olympiens du rock, sur les 15 chansons de la galette. J'ai bien dit quinze chansons. Car Elvis a passé le grand braquet. Celui de « Get Happy », la mitrailleuse emballée.

Comment ne pas être également tripoté par le simple fait qu'il s'agisse d'un album sans les Attractions. Qu'aurait bien pu donner un film de Laurel sans Hardy. D'Abott sans Costello. Il a tout de même gardé Steve Nieve aux grandes orgues, mais a planté à ses côtés des bornes américaines qui balisent depuis 25 ans une certaine ligne classique du rock. James Burton est venu, lui qui de Ricky Nelson à Presley, de Dale Hawkins (« Suzy Q. ») aux Everly Brothers, a signé avec son inimitable picking « Sun style », parmi les solos les plus limpides. Sur la feuille d'enrôlement figurent également les noms de Jim Keltner et de Jerry Scheff (Presley et Dylan), du solide, du blindé. Et c'est tout à la fois un privilège et une sacrée charge que de diriger pareil corps d'armée.

Dernière infraction au générique, ce ne sont plus les Langer-Winstanley, ni Costello lui-même qui produisent, mais le fou du Roi, T. Bone Burnett. Présenté ainsi, ça peut augurer d'une association burlesque, genre Quasimodo et Esmeralda. Mais, allez, on n'ira pas lui sonner les cloches pour autant à l'Elvis. D'autant que par contraste avec les deux précédentes livraisons, celle-ci se révèle plus libre, plus « naturel revenant au galop ».

Il y a notamment trois titres, « Glitter Gulch », « Lovable » et « Big Light », que nous administre un Costello fieffément « reckless » ; du rock à faire la toupie sur la tête, mais du rock que l'on ne peut jouer (et apprécier) que lorsque les chaines ont pété leurs maillons.

Un bon Costello (qu'est-ce qu'un bon Costello, puisqu'il n'y en a jamais eu de mauvais) renferme toujours sa pleine vésicule de revanche atrabilaire. Ses « Positively 4th Street » et ses arrogances. Le petit maître a la particularité de ne jamais aussi bien fonctionner que déchiré entre la mortification et la rage.« Brilliant Mistake » qui ouvre l'album semble être du lot, proche de « Man Out Of Time » et « Town Crycr », avec cette sonorité férugineuse comme l'eau bouillante éjaculée d'un geyser austral.

Matière première de tous ses fantasmes, décor de ses fascinations mais aussi sujet d'un certain nombre de ses dégoûts, l'Amérique est la fixation de ce disque. Il faut dire que les rapports qu'entretient le bonhomme avec la bannière sont si conformes aux préférences du petit maitre, suffisamment complexes et vacillant entre désir, frustration et promesses, qu'ils peuvent à l'infini alimenter sa boulimie de thèmes à chaud, et lui laisser tout loisir d'exercer sa troublante adresse pour torturer la réalité. On ne l'a pas entendu dans chanson aussi véhémente que « Little Palaces ”(La Maison Blanche ? Buckingham ?), plus caustique que « American Without Tears » (zydeco style), depuis longtemps. Et même ce « Eisenhower Blues » est réussi, hiératique et conventionnel mais déboulant en ligne directe du « Yer Blues » de Lennon et du « A Apolitical Blues » de Little Feat, vautré dans un lit de guitares et de piano taché de joies aigres.

Un bon Costello serait indigne d'écoute sans la touche country. Parce que c'est une partie de lui-même et qu'il demeure totalement fasciné par LE DESTIN, fulgurant et douloureux, des Stars du genre. « Our Little Angel » est son « Tender Mercies ». On croit y entendre un père parlant de sa fille, écartelée par la force désinvolte des dépits d'adultes. Il dit qu'il restera à jamais pour elle « the marshmallow valentine that got stuck on her clothes ». Que rien ne lui permet de nier du doigt que demain ne changera pas. Et c'est bouleversant. Lorsque Costello va aussi profondément en lui-même (et ça se sent dans la voix, croyez-moi) il devient intouchable. Dans ces moments-là, personne ne lui arrive à l'astragale. Eblouissant. Rangez tous les autres, comme des soldats de plombs dans leur boite. C'est lui le King. Fermez vos gueules !

Roi clown, il tient le sceptre du grandiose dans une main et le bilboquet du pathétique dans l'autre. Toujours prêt à écarter deux lamelles du store sur le duplex crevé de la vie conjugale, où crépitent ces « Indoor Fireworks », petits feux d'artifices d'intérieur, peu spectaculaires mais qui brûlent les doigts. Et attendez de voir la pochette du 45t, « Don't Let Me Be Misunderstood » (le coup de Burdon), ce n'est plus Woody Allen, c'est carrément Boudu sauvé des eaux : chemise moite sortie du froc, barbouze houblonde, bitos en paille. Ne manque que la chopine dans la poche.

Dans « I'll Wear It Proudly », il dit : « S'il devait y avoir parmi eux un Roi des Fous, alors je porterais cette couronne et tu ne pourras mourir de rire parce que je la porterai avec fierté ». Et ces deux lignes valent toutes les gloses sur la grandeur du bonhomme. Grandeur qui nous étonnera toujours moins que celle de ses chansons, de leur monumentale solennité. Parfois immense au point d'être capable d'englober tout le blues que distille l'humanité dans sa féérique circonvolution. Qui s'achève ici entre un « Suit IDf Light » en somptueux chandelier procolien et un « Sleep Of The Just », sorte de « Redemption Song » (Marley) matiné de « Every Grain Of Sand » (Dylan), juste pour vous faire toucher le sensible de l'épiderme ausculté.

On l'attendait ce Costello. On attend toujours la lettre d'un type qui n'a pas encore déçu. Mais on ne l'attendait pas si fort, si maitre, si sismique, si rageur et si bouleversant. Alors, et pour céder à la coutume du genre : payez-vous la mitrailleuse Costello. Après tout, c'est la Saint Valentin, offrez vous donc un petit massacre et une petite extase.

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Best, No. 212, March 1986


Francis Dordor reviews King Of America.

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